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Dans l’attente de la résolution, vous pouvez consulter le compte #Alertepelleteuse. Le directeur des services informatiques promet de nous tenir informés, depuis qu’il a annoncé l’arrêt des téléphones. Emission, réception, tout est coupé. Ne reste qu’à attendre la réparation des fibres sans doute arrachées par des coups de pelleteuse distraits. L’ironie pointe quand il nous suggère de patienter en suivant un fil Twitter, notre distraction moderne après tout. Suis-je la seule dans l’Université à découvrir les photos en cascade de câbles coupés et de commentaires rageurs ou désespérés ? En gros plan, mal cadrées, les images dessinent la France des travaux de voirie près de chez soi dont les pelleteuses sont les héroïnes. On moque les ouvriers, on dénombre les personnes atteintes ou les heures de privation, on tourne les opérateurs en dérision, on se plaint de la gêne occasionnée; il faut se sentir moins seul.

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Il est arrivé avec son sourire gentil. J’avais pensé à acheter de la sauce tomate au basilic. Pendant que les pâtes cuisaient, il a raconté l’examinateur du permis, la colère de son grand-père, l’excitation des cours qu’il avait choisis, les mille et une choses réalisées en seulement une semaine. J’ai réfléchi, a-t-il dit en s’asseyant, je veux bien que vous m’aidiez pour la nourriture, mais pour le logement, ce sera un prêt, c’est non-négociable. Je tiens à payer mon appartement. Il a réfuté mes arguments puis j’ai accepté. Quand on a trinqué pour l’avenir, il a renversé la tête pour vider sa Cachaça d’un trait. Et toi, c’est bien ta rentrée ? a-t-il demandé soudain. Bon, je repasserai demain prendre mes affaires. Il a claqué la porte sur un dernier sourire fier. Je suis retournée dans la cuisine. Mon fils est venu dîner chez moi, pour la première fois.

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Vous savez ce qu’on va faire ? J’ouvre la caisse pour casser votre billet et la monnaie que je vous donne, vous l’utiliserez pour me payer. J’étais gênée d’acheter 0,38 centimes de gingembre avec un billet de cinquante euros, mais l’enthousiasme que montre la vendeuse pour sa solution m’échappe. Ombre à paupières travaillée au-dessus du masque, large sourire dessous, on l’imagine vive et bien disposée. A la petite dame qui me précède à la caisse, elle fait exhumer puis payer sans autre commentaire le paquet de gâteau glissé au fond du caddie. Voilà, deux billets de vingt, un de cinq et le reste en pièces, ça vous va ? Comme ça vous me donnez cinquante centimes et je vous en rends douze ! Manifestement, décomposer l’opération l’a ravie. Qu’aurait changé le fait de me rendre simplement la monnaie sur cinquante euros, je ne le saisis toujours pas. Je sors du magasin troublée.

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Comme dans le film d’Agnès Varda, quand Pomme patiente à Amsterdam sur son lit superposé avec des femmes de tous âges venues se faire avorter, nous peuplons le sous-sol aménagé en salle d’attente, traversant une épreuve similaire à différents moments de vie. Les sièges multicolores vont par paire, quelques vieux couples, des mères et des filles, des amies parfois, ça papote, ça regarde dans le vide. Des jeunes femmes pimpantes affichent leur parti-pris actif et tonique. On repère quand même le turban sur la tête de ces solitaires aguerries. Les mines les moins défaites ne sont pas nécessairement les mieux loties, sait-on. Peu de visages souriants sortent de consultation. Les petits groupes cherchent un coin tranquille pour discuter hors de portée d’oreille. Les autres s’en fichent bien, pourtant. Etrange pudeur envers ces inconnus avec qui l’on partage l’expérience du cancer. On ne fait pas tant de manières dans le métro.

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Sur la table, au milieu des ouvrages féministes, L’infanticide, Collectif. C’est un court livre paru chez un petit éditeur. La préface en explique l’intention, née d’un énième procès mettant en cause l’ignoble folie de la mère. Il faut lever le tabou sur ces événements et déplier les multiples questions qui gênent, plutôt que de s’en dédouaner par des condamnations faciles. En ouverture, le témoignage poignant d’une femme incarne en quelques pages les enfants qui s’enchaînent tous les douze mois et l’extrême solitude, l’emprise brutale du mari et le vertigineux vide de paroles, l’impossibilité du refus et le psychiatre qui renvoie à la docilité domestique, les rumeurs du voisinage et la vision intolérable d’un avenir de grossesses se succédant à l’infini, la répétition des avortements mais que faire de ceux qui échappent et naissent quand même alors qu’on n’en peut plus ? Les brefs textes qui suivent exposent et dénoncent les motifs structurels, ceux qui rendent possible cet impensable. Pamphlet à charge contre une société où ces choses-là non seulement arrivent mais sont à la charge de la mère. Louable et digne effort de ces auteurs qu’on imagine des femmes, militantes et universitaires. Car on n’en sait rien, de qui elles sont. On a beau vérifier, page par page, incrédule. Aucun texte n’est signé, préface pas plus que chapitres. Aucun des membres du collectif – lui-même anonyme – n’est désigné, le témoignage est simplement daté. Les seuls noms que contient cet objet figurent dans la bibliographie. Etrange effet de cette absence totale d’identification dans un ouvrage qui veut révéler les non-dits. On suppose l’intention respectueuse et modeste de laisser les individualités à l’arrière-plan. Au contraire, cette invisibilité trouble et crée le doute. Faudrait-il encore se cacher quand on prend la parole sur ce sujet, alors même qu’on revendique de le faire exister ?

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J’utilise le je dans mon livre pour me situer au niveau individuel, mais il ne s’agit pas de parler de moi, dit Grégoire Bouillier à la radio. Il vient de produire deux fois 600 pages sur l’amour, qui évidemment s’occupent surtout d’autre chose. Tu as osé le je et il n’a rien de personnel, ont commenté plusieurs membres du jury, à propos de mon mémoire d’habilitation à diriger les recherches. Deux-cents pages rédigées à la seule intention de quelques collègues choisis, pour retracer ce que l’on a fait et été pendant deux décennies. Un étrange exercice du monde universitaire que j’ai saisi pour expérimenter les écritures. Anecdotique, intime, intellectuel, les différents récits se redoublent pour raconter plusieurs fois une même vie. Le je, je ne l’avais pas remarqué. Tu parles de toi pour parler de nous. La formulation était inattendue. Qu’ils aient perçu mon intention m’a touchée.

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Mais qu’est-ce que tu cherches à la fin ? Depuis 47 minutes, elle accepte les gros plans sur son visage ensommeillé, s’efforce de répondre de sa vie avec la réticence et la bonne volonté de qui cède à une enfant insistante. Finalement, Martha fixe sa bloody daughter et sa caméra. Tu voudrais qu’on parle, mais la réalité c’est qu’on a du mal. Tu vois, tu bailles, sourit-elle. Elle est tendre. Sans aucune envie d’examiner ses actions révolues, elle se prête à ce règlement de compte en douceur, tout comme sa fille assume, avec grâce, d’ignorer ce qu’elle cherche vraiment. Face à son père échouant une énième fois à la reconnaître juridiquement, Stéphanie Argerich montre ses larmes en même temps qu’elle admet le ridicule de son acharnement. Souvenirs, questions et non-dits se succèdent, sans résolution ni chute. Tout du long, nous envahit l’affection qui, elle, ne cesse de circuler.

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Puis il a appuyé des deux mains entre mes seins. Dans le bien-être du moment, j’ai fugacement envisagé l’ambiguïté du geste. Les mains sont revenues se poser à plat sur mes épaules. C’est tellement agréable, ai-je commenté. L’une est encore plus haute que l’autre, mais c’est mieux. Je peux vous montrer quelque chose. Il a replacé ses mains au centre. Respirez, soulevez-les. Voilà. Cette zone est pneumatique, elle doit bouger. Là, elle est totalement immobile. Fermée. Cela arrive. On est à l’endroit où siègent les émotions, aussi. Ah. Alors il faut que je fasse quelque chose ? Rien. Le corps est intelligent, il suffit de le lui montrer le chemin et il le retrouve tout seul. J’ai failli lui raconter l’ostéo qui avait conclu, c’est étrange, le corps est tonique mais vous êtes comme morte de l’intérieur. Ce n’est sans doute pas la peine, il a l’air confiant.

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Excusez-moi, il y a un responsable de ce bazar? Le pas est revendicatif. Dans le silence de la place du Châtelet vidée de ses voitures, il a décidé d’affronter l’événement. Les trois jeunes gens serrent le rang. Tous, ici, partagent la responsabilité, dit le plus frêle qui se redresse avant de battre en retraite discrètement. Il faut quand même avoir conscience du bordel que ça crée. Savent-il le merdier dans Paris, les bouchons monstres, les gens coincés dans les bagnoles, la pollution ? Gilet orange ‘Non-violent’ et talkie-walkie pour toute contenance, les deux qui restent font front sans hausser la voix, justement faire prendre conscience, voilà l’objectif. Non, ce qu’il faudrait faire, c’est… La discussion est engagée et c’est lui qui conclut. Si je peux écrire Merde quelque part, je veux bien le faire. Il repart sur le boulevard vide avec sa cinquantaine, ses lunettes et son blouson de cuir, l’air content.

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Ma mère est passée dimanche avec des chouquettes alors que ma fille m’expliquait les mutations génétiques. On s’est serrées toutes les deux dans la cuisine autour de la petite table. J’ai fait du thé, alors comment ça va en ce moment. Mon bavardage était aussi retenu que d’habitude, depuis le recoin intérieur où je me replie instinctivement. A la première occasion, j’ai lancé le sujet de mon enfance puisque j’y repense ces jours-ci. Elle a enchaîné sur les gilets jaunes, la modernisation de l’hôpital public, la réorganisation des études de médecine et je ne sais plus quoi d’autre, je n’écoutais plus, occupée à imaginer l’amorce de ma prochaine tentative. Sur le pas de la porte, elle m’a dit, je vais y réfléchir, tu sais ce n’est pas si facile d’y revenir, c’était il y a longtemps l’eau a coulé.

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La salle d’audience est petite mais pleine. On attend les prévenus, le président s’impatiente. En séance, si rien ne se passe, il faut suspendre. « Mesdames et messieurs, levez-vous », on aura vécu une suspension de séance dit ma fille. Ils finissent par arriver. Alignés dans le box tous les trois, chacun son flic derrière, on dirait des vieux garçons pris en faute. Assez expérimentés pour savoir que la bêtise est grosse, leur situation pas fameuse et le risque certain. Assez solidaires ou bien conseillés pour corroborer impeccablement les responsabilités respectives. Assez malins pour reconnaître leurs torts sans oublier de faire rire l’assistance à leurs dépens. Assez juvéniles pour voir, eux aussi, l’ironie de dévaliser une chocolaterie le soir de Noël. Le ballet de leurs récits est parfait. On le croit, que Nasser ne visait que le chocolat et a trouvé presque par hasard la recette en liquide de la veille, la fourrant sans réfléchir dans les poches d’Omar. On la voit, la bulle de colère et de chagrin où Nabil rumine sa dernière défaite conjugale, inaccessible au monde extérieur et en l’occurrence au larcin en train de se faire sous ses yeux. On la sent, la confiance d’Omar pour Nasser, qui rend toute question superflue, même au moment de monter dans sa propre voiture à 3h du matin pour faire un tour à Paris depuis le Bourget. Le contour de l’histoire émerge au fil des longueurs et répétitions du rappel des faits, l’enjeu de la vérité s’estompe. Lorsque la procureure sort de sa manche une valise de cambrioleur professionnel dans le coffre, l’effet tombe à plat. Qu’ils mentent! Ils le font si bien et sont si sympathiques. Au point qu’on préfère éviter d’entendre la suite, les plaidoiries, les mises en cause, tout ce qui rappellera qu’il s’agit d’une affaire. On se lève et on sort.

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La rame vide nous a débarqué dangereusement près du rebord du quai. Agglutinés aux livraisons précédentes de voyageurs, nous sommes nombreux, dix minutes avant neuf heures sur la ligne 13, un matin de semaine. C’est vous, le spectacle. Elle s’agite sur le quai d’en face, occupant tout l’espace dont nous manquons. Le débardeur brille de ses paillettes sur les reflets argentés d’une jupe droite. Je me paye de vos regards, ils sont gratuits et je les prends tous. Elle balance sac et talons au rythme de sa harangue, excessive. Son défi énergique et ravi rencontre notre silence stoïque de masse transbahutée. Le jeune garçon à côté de moi lève des yeux dérangés de son portable. Il est encore tout lisse, la transformation à peine amorcée, mais le mépris de son commentaire excédé déborde déjà de rancœur agressive. Saisira-t-il un jour combien le ridicule est rapide à se retourner ?

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J’ai hésité à venir. Refuser n’était pas si coûteux, y aller non plus. Finalement la curiosité l’a emporté. J’ai quand même négocié une porte de sortie ; partir après mon intervention. Robert discourt devant de jeunes économistes dans une longue salle sans fenêtres. Une discussion technique sur les mesures de qualité de vie en santé, ou l’expérience des patients saisie par le langage de l’utilité. Une performance de cours magistral à l’ancienne, le propos s’enchaîne en mêlant données originales, commentaire d’initié, réflexion métaphysique et références théoriques implicites. Chaque mot prononcé m’est connu et toutes les significations m’échappent. Pour reconnaître ce qui importe, je me fie aux stylos qui s’activent. Sur les visages lisses de l’assistance, je guette les lueurs de compréhension, les hochements entendus, les creux de vigilance, les tentatives d’humour qui portent. Ils sont attentifs mais à aucun moment je ne saisis à quoi. Deux heures d’exotisme à ma porte.

11

Ce sont les premières fois, on fait au plus délicat mais avec la gaucherie des moments d’émotion cachés dans le cours normal de la vie. Le monde où je suis invitée est déjà constitué, je m’y glisse et cherche une place. Quoique je fasse je bouscule et c’est ainsi, par les détails, que j’acquiers une existence. Le tête-à-tête amoureux autour des biscottes beurrées se trouve subitement bombardé discussion entre adultes à la table familiale. Un rituel s’improvise dans le ballet des gestes du petit-déjeuner à partir des bouts d’habitude disponibles. Au jeu de savoir qui prend quoi et comment faire plaisir, se dessinent les attentions croisées. Je regarde le duo père fils jouer sa partie de céréales et de blagues. Le moment est précieux, d’être témoin de cette intimité et d’en être. Dans ce petit écart, toujours au travail, se loge la solitude silencieuse de la jeune belle-mère.

10

Son bonnet est bleu soutenu, assorti au pull bleu marine qui accueille l’énorme ventre. Elle a passé l’âge d’être enceinte, on n’y pense même pas d’ailleurs. Quand elle est entrée par l’arrière du bus en poussant lentement un fauteuil roulant, la plateforme s’est abaissée puis est remontée en bipant. Le bruit a exhumé le bus 90 de Washington, vieux et fatigué mais dont la plateforme à bip, encore inconnue en France à l’époque, marchait à plein à mesure qu’on pénétrait dans les quartiers plus denses en personnes abîmées – et noires. Mi-caddie, mi-déambulateur, ce fauteuil-ci est agrémenté d’objets, dont une peluche d’éveil colorée. Elle le cale dans son espace puis se cramponne aux poignées pour aller s’asseoir près du conducteur. Elle nous fait face et les mouvements de sa bouche lui donnent un air intermédiaire. On pourrait y lire un léger handicap qui la laisserait en permanence bouche bée. Ou la croire un peu partie, à la façon dont elle mastique et se parle, le visage tourné vers la fenêtre. Elle est proprement mise, ses cheveux raides sortent sagement du bonnet. Quand les trois femmes se lèvent soudain pour rejoindre le fond du bus, je me demande pourtant si elles étaient gênées par une odeur. Elle regarde brusquement par la fenêtre, comme pour reconnaître les alentours par crainte de rater sa station. Où va-t-elle, à minuit passé, en route vers les beaux quartiers de Saint-Germain des Prés ?

9

Je ne peux pas dire en clair tout ce que je sais. A moi, ces mots s’adressent. Tout le matin, j’ai fait tourner les phrases, occupée à capturer l’heureux de moments d’enfance dont ne me reste qu’un souvenir diffus. Chaque semaine, avec un acharnement qui croît au fil des années, je force la précision, j’expose les non-dits de mes étudiants incapables de formuler ce qu’ils comprennent pourtant si bien. Savoir vraiment, c’est pouvoir l’exprimer, leur dis-je, même si pour ma part, rompue aux conforts du silence comme à ses empêchements, je redoute toujours d’être sommée d’expliciter. Traduire en mots ce qui est éprouvé avec tant de netteté, c’est précisément tout l’effort, avec les autres, avec soi-même, comme avec l’écriture. Le temps de le penser, je reviens à la voix qui m’a happée, dans la radio. Il s’agit d’un alchimiste qui évoque ses secrets pour transmuter l’or. Qu’importe.

8

Ma mère est toute contente de son nouveau cabinet. Le lit d’examen est un fauteuil bain de soleil Ikea. Trois chaises dépareillées attendent, autour du bureau, que la commande arrive. Mais les papiers ont disparu. Quatre décennies de dossiers de patients, des monceaux de fiches cartonnées couvertes d’annotations et débordant de résultats d’examens, parties à la corbeille. Tout tient dans un disque dur et une commode. Une petite révolution. Certes, le sol blanc est déjà maculé de traînées noires qui résistent au lavage. L’entrepreneur s’est manifestement trompé de peinture. Il faudra tout refaire, dès qu’il sera rentré de vacances. N’est-elle pas contrariée ? Va-t-elle au moins s’énerver contre celui qui salope le travail et, ce faisant, son effort de renouveau? Le regard reste paisible et ravi. Pas du tout. A quoi bon ? Et puis là n’est pas l’essentiel. Elle voulait faire la bascule, elle l’a faite.

7

Alice arrive quand nous nous installons à table. Elle a mangé déjà et nous tient compagnie avec la timidité que ni le temps ni l’habitude ne suffisent à lever. Elle offre son sourire éclatant et se glisse de bonne grâce dans les discussions du quotidien. Nous jouons le ballet domestique gai et légèrement las du dîner d’un soir quelconque qui se dissout aussi vite qu’il s’est formé, quand chacun repart vaquer à ses occupations. La porte de la chambre se ferme et j’entends leurs rires se libérer. Elle a apporté du vin. Finalement, ils ne sortiront pas tout de suite. Il débarque dans la cuisine, cherche à haute voix les verres à pied. Je ne lui dis pas le plaisir profond qui m’envahit lorsque leurs éclats de voix me parviennent. Qu’il vive, sans manière, l’intimité complice et joyeuse avec ses amis, celle de la privauté, dans le périmètre de notre vie de famille, me saisit à l’endroit de ce que je n’ai jamais réussi à partager dans la mienne.

6

Elle est blonde et belle comme dans un magazine. Il est long et fringuant, et il aimerait comprendre. Pourquoi elle décline si souvent les soirées avec ses amis, l’autre jour par exemple elle aurait pu le rejoindre. Ses amis, sa famille demandent après Clélia. Ils aimeraient les voir ensemble. Deux fois seulement elle a déjeuné avec sa mère. Mais ta mère, c’est tous les jours. De son coin de terrasse, elle se défend pied à pied. Le visage fermé et le regard fixé sur le trottoir. Comment répondre que c’est vrai, elle n’en a pas envie, elle préfère ses amis à elle et qui peut lui en vouloir ? Elle contourne l’indicible. Après tout, il la sait réservée et lui non plus ne s’associe pas toujours. La discussion s’enroule autour des sociabilités, sans espoir de résolution. Elle ne lâche rien. Tout du long, les questions dures flottent autour d’eux, jamais énoncées.

5

La tribune trop étroite ne nous accommode pas tous, il faut ajouter une table pour que nos cinq corps s’agencent. Nous y replaçons les pancartes à nos noms. Nous posons nos manteaux et sortons nos attirails. C’est l’installation. Nos gestes mesurés engagent déjà notre rôle à venir. Professionnels, sérieux mais néanmoins aimables, concentrés tout en restant accessibles, nous prenons le masque. Nos regards glissent sans s’y arrêter sur l’assemblée dans la salle. Je compte exactement autant de public que d’orateurs. Instinctivement unis, nous restons impassibles devant les chaises vides. La situation exige une assistance ; nous devons la créer, dans le même mouvement, au risque sinon de vaciller. Nous faisons abstraction de son absence avec un art consommé. Le président de séance prend la parole.

4

Je crois bien que j’ai une partie du cervelet qui est gelé, me dit Dominique. J’avais vu une animation avec les enfants sur les transformations de l’adolescence. Elle montrait le cervelet en tour de contrôle dépassée par ce degré de complexité inédit, incapable tout à coup de rien coordonner des mouvements des ados. Gelé c’est bien, ça n’a pas disparu, c’est là mais je n’arrive plus à l’utiliser. Dominique parle d’une capacité d’initiative et d’un désir de faire les choses. Jamais, avant, elle n’aurait supporté si longtemps une situation qui ne lui convenait pas ; elle aurait agi. Elle enchaîne les métaphores. A force de se prendre des murs, on hésite à y aller. Elle a parlé de purée quelquefois. Ce n’est pas que désagréable, dit-elle, on a l’impression de poser ses valises. Je me demande si c’est cela, descendre une des marches de l’âge.

3

Depuis bientôt deux heures, Euclides disserte. A la moindre relance, la machine repart sans laisser aucune chance à la discussion. L’écoute flottante, mon dernier rempart, est devenue inefficace depuis environ une demi-heure. J’ai tenté le mouvement, croisé, décroisé, recroisé les jambes, sans aucune lueur de connivence. Mes deux compagnons restent impassibles, assommés ou subjugués. Je n’entends plus le portugais, les seules fluctuations de la langue m’agacent. L’impatience se diffuse depuis les jambes dans tout le corps, j’avance et recule sur ma chaise. D’un coup, la limite est atteinte, je me trouve prisonnière de la péroraison. Les heures passées à écouter sans broncher mon père discourir sur Euclide refluent jusqu’à l’insupportable. Euclide, entre deux glissements sur ma chaise, je fais le lien. Redressement du buste, je dois sortir de ce piège. Dès qu’il reprend sa respiration, je l’interromps.

2

Elle me devance sur son premier Velib, une liberté de plus à saisir. Dans son dos je vois vibrer l’excitation. A l’approche des piétons, elle actionne sa sonnette avec vigueur. Dring dring, j’arrive. Je sursaute, contrariée. En deux décennies de cyclisme urbain, je n’ai jamais utilisé ma sonnette autrement qu’en urgence lorsque la collision était imminente. Pas plus que je n’appelle mes hôtes avant un dîner pour en préciser l’heure. Ou que je n’envoie de message de remerciement après avoir passé un moment particulièrement agréable. Aucune de ces annonces et désannonces qui fabriquent le tissu des relations sociales, proches ou lointaines. Mélange de gêne, de refus et de paresse. Se manifester, c’est énoncer son existence, reconnaître celle de l’autre et engager l’échange. Ma fille emprunte clairement un autre chemin, encore une fois.

1

Ce matin, je prends le café dans les beaux quartiers. Mon voisin porte les cheveux longs sur la nuque et le jean avec bottines. Dans la pile des journaux du jour, il a ouvert le Parisien, juste avant que son téléphone sonne. La rentrée s’est bien passée. Cette année, sa dernière est entrée en prépa. Son fils fait un stage chez Lagardère, il lui a trouvé un costume et des chaussures, mais elles sont trop petites. Sa seconde passe en ce moment-même les examens du barreau. La plus grande vient de soutenir brillamment un mémoire sur la perception des fonctionnaires dans les cabinets de conseil. Je trouve son actualité aussi remplie que réussie. Tout ce temps, le regard de Marie-Alice le fixe, posé sur la table, une femme intelligente et indépendante néanmoins tombée sous l’emprise d’un chauffeur de taxi italien, une relation toxique qui a fini par la tuer.